L'après Usyk : la catégorie poids lourds en ruine

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L'après Usyk : la catégorie poids lourds en ruine

Le passage d'Oleksandr Usyk a laissé la catégorie poids lourds dans un état de fragilité rare, au point que le combat entre Deontay Wilder et Dereck Chisora a surtout servi de révélateur du vide actuel.

Pendant une dizaine, voire une quinzaine d'années, les poids lourds ont été associés à un certain modèle physique, presque à une caricature de la catégorie reine. Depuis l'ère Klitschko jusqu'aux Anthony Joshua, Deontay Wilder, Daniel Dubois, Joseph Parker ou Tyson Fury, la division a été dominée par des gabarits gigantesques, très grands, très puissants, parfois un peu rigides dans le rythme, mais capables d'imposer une impression de force hors norme. Cette image contrastait avec celle des lourds des décennies précédentes, plus mobiles, plus variés, plus proches dans l'imaginaire collectif de figures comme Muhammad Ali, Mike Tyson ou Lennox Lewis. Pourtant, cette génération de très grands lourds n'a pas toujours enthousiasmé les foules. Elle a souvent donné une impression de puissance robotique, de boxe spectaculaire par le gabarit mais moins vivante dans le style, moins riche dans les déplacements, moins surprenante dans les échanges. Et c'est précisément dans ce paysage qu'Usyk est arrivé. Ancien cruiserweight, avec un physique respectable mais sans dimension extraordinaire pour un poids lourd moderne, il ne correspondait absolument pas au prototype censé régner sur la catégorie. En théorie, il devait être le technicien brillant, courageux, mais trop petit pour vraiment imposer sa loi tout en haut. En pratique, il a battu tout le monde. Il a battu deux fois Tyson Fury, qui avait lui-même battu deux fois Wilder. Il a battu deux fois Anthony Joshua, l'un des poids lourds les plus marquants de ces quinze dernières années. Il a aussi battu deux fois Daniel Dubois, longtemps présenté comme l'avenir de la catégorie. En quelques combats, Usyk n'a pas seulement gagné des ceintures ou ajouté des grands noms à son palmarès, il a surtout invalidé le modèle dominant du poids lourd contemporain : celui du géant supposé trop grand, trop puissant, trop physique pour être débordé par la technique, l'intelligence de ring et la maîtrise des rythmes.

Le problème, c'est qu'après son passage, il ne reste pas grand-chose qui donne l'impression d'une relève immédiate et crédible. Ce week-end, le combat entre Wilder et Chisora a donné une image assez triste de ce qu'il reste derrière. Wilder, autrefois réduit techniquement mais terrifiant par sa main droite, n'a plus semblé capable de produire ce qui faisait sa singularité. Le voir incapable d'arrêter un Dereck Chisora vieillissant, qui n'a plus sa place au sommet de la division, dit quelque chose de l'appauvrissement actuel. Et le fait qu'un tel combat puisse encore occuper autant d'espace médiatique montre aussi à quel point la catégorie manque aujourd'hui de vrais rendez-vous neufs et crédibles. On peut même soutenir que le vrai climax des poids lourds de ces dix dernières années reste la trilogie entre Tyson Fury et Deontay Wilder. Le premier combat a offert cette image devenue mythique du retour de Fury au douzième round après le knockdown. Les deux suivants ont prolongé ce sentiment de chaos, de retournements, de drame, bref de spectacle pur. C'est peut-être là que la catégorie a produit son dernier grand moment de divertissement massif. Puis Usyk est arrivé et a balayé cette dramaturgie avec autre chose : de la technique, de la maîtrise, du calme, et malgré tout une vraie capacité à faire mal, comme on l'a vu contre Fury, Joshua et surtout lors de sa seconde victoire par KO contre Dubois. Dès lors, la question devient presque brutale : que reste-t-il après lui ? Bien sûr, la division finira par se reconstruire, et il existe quelques noms, comme Moses Itauma, qui peuvent nourrir un début d'espoir. Mais à court terme, l'impression dominante est celle d'un champ de ruines. Les anciens repères sont usés, les anciennes menaces ne font plus peur, et les prochains grands combats ne se dessinent pas encore clairement.

En conclusion, le sujet n'est même pas seulement de dire qu'Usyk a dominé son époque, mais qu'il a laissé derrière lui une catégorie soudain mise à nu. Il a montré que les lourds modernes, tels qu'on les imaginait depuis quinze ans, n'étaient pas aussi intouchables qu'on le croyait, et le spectacle récent de Wilder contre Chisora a confirmé qu'une bonne partie de cette génération est désormais en fin de cycle. La boxe reste pleine de surprises, surtout chez les lourds, donc il serait excessif d'annoncer un désert durable. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à l'instant présent, la catégorie reine traverse une période de vide assez spectaculaire, et qu'il faudra sans doute du temps avant qu'elle retrouve une vraie promesse sportive.